Les «Indignados», une force en expansion

Espagne samedi 12 mai 2012
Par Francois Musseau, Madrid

Le mouvement des « Indignados » fête ce weekend son premier anniversaire
Le mouvement lancé le 15 mai 2011 fête ce week-end son premier anniversaire avec notamment des marches dans plusieurs villes espagnoles.
Moins visible, il se développe sous forme d’économie parallèle dans la vie des quartiers.

Alvaro se définit comme un « chômeur très occupé ». A 28 ans, cet informaticien ne manque pas une seule assemblée de la place Dos de Mayo, centre névralgique de Malasaña, quartier emblème de la movida madrilène. Ce jour-là, consacré aux préparatifs des grandes marches de ce week-end – qui marquent le premier anniversaire du mouvement des Indignés –, le programme est spécialement chargé : soupe populaire, harangues mobilisatrices au micro, mini-marché de troc (habits, ustensiles, livres…), lancement d’une coopérative pour défendre les chômeurs, distribution de produits écologiques issus de vergers voisins…

« Les conservateurs au pouvoir veulent faire croire qu’on est des radicaux en perte de vitesse, dit posément Alvaro. Rien de plus faux. Au contraire, on est devenu plus mûrs, plus organisés, plus pragmatiques. Le mouvement a commencé par un feu d’artifice. Aujourd’hui, il s’infiltre dans les veines de la société. »

Depuis qu’un certain 15 mai 2011 Alvaro a rejoint les dizaines d’Indignados décidant de camper sur la Puerta del Sol, sa vie a changé du tout au tout. « Avant, je pensais, que j’étais seul dans ma révolte contre la politique et les banques. Je me suis rendu compte qu’on était très nombreux. » Avec 650 euros d’allocations, Alvaro vit toujours sous le toit parental, mais son activité s’est démultipliée. Outre les assemblées, il a activement participé aux trois récentes marches contre la réforme du marché du travail (qui facilite les licenciements), fait des sit-in devant le siège de banques, protesté devant le parlement contre le cumul des mandats des députés…

Au quotidien, lui et ses copains chômeurs font vivre la « banque du temps », une initiative qui permet de réaliser des mini-chantiers sans truchement d’argent : le menuisier installe des étagères à un étudiant qui lui enseigne l’anglais, l’autre aménage une page web en échange de cours de gestion, etc. « Moi, avec mes connaissances en informatique, j’ai fait pleins d’économies et appris les pas à suivre pour monter une boite. »

Alors même que l’Espagne a renoué avec la récession et subit un chômage à faire peur (5,2 millions de sans-emploi, presque un quart des actifs), une économie parallèle et souterraine s’est développée. Il y a un an, le 15 mai, ce pays plutôt conformiste connaissait l’explosion d’un printemps social, l’irruption d’un réveil citoyen contre le « diktat de la finance et la démission de la politique » qui se traduisait par la bruyante occupation de la Puerta del Sol madrilène, la place de Catalunya à Barcelone, et tous les centres urbains du pays. C’était l’heure des affrontements avec la police et des dizaines d’assemblées qui s’improvisaient. L’onde de choc allait s’étendre à toute l’Europe, Tel-Aviv, Wall Street.

Aujourd’hui, l’indignation est moins visible, davantage silencieuse, mais elle a innervé la société, en s’introduisant dans la vie des quartiers. Témoin, l’essor des coopératives (comme les CASX catalanes, qui défendent les gens endettés), des groupes de chômeurs ou des collectifs de « précaires », bénéficiant d’aides juridiques. « Une façon de combler la béance laissée par des syndicats archaïques, qui ne s’occupent que de ceux ayant un emploi sur », dit Angel, 54 ans, ingénieur industriel au chômage engagé dans cette cause.

Il suffit de consulter le principal site web des Indignados (tomalaplaza.net) pour constater que le mouvement demeure trépidant. Tous les jours, en temps réel, on y est informé des initiatives des quelque 1037 collectifs qui se démènent dans 51 villes espagnoles – communiqués, vidéos, informations pratiques, compte rendu des assemblées… Dans les régions, qui coupent au bistouri les dépenses de santé ou d’éducation, les Indignés sont aux avant-postes des protestations de rue.

« Le mouvement du 15M a ressuscité les associations de quartiers, et plus généralement, a réveille la conscience politique de citoyens majoritairement amorphes », analyse le sociologue Miguel Martinez. « Sa grande force, c’est son système d’assemblées, dynamique et horizontal, renchérit Matias Escalera, professeur à Alcala de Henares. Il ne doit pas se laisser instrumentaliser par un mouvement politique. Sinon il périra. »

Malgré les espoirs suscités en mai 2011, le mouvement des Indignados n’a toutefois pas évité le tsunami électoral d’une droite rigoriste aux élections législatives de novembre, ni pu influer sur le cours des événements. Sur le plan politique, leur seul vrai apport concerne les desahucios, ces expulsions de gens ne pouvant plus honorer le remboursement de leur crédit immobilier. Leur mobilisation aurait évité environ 250 mises à la rue et, surtout, a peu a peu poussé les banques à renoncer au recouvrement des dettes, voire à garder comme locataires les propriétaires ruinés. « Nous voulons peser bien davantage, notamment en mettant un frein au pouvoir de la finance », clame l’économiste Carlos Taibo, sorte de gourou du mouvement. La mobilisation de ce week-end, qu’a dit « craindre » le gouvernement conservateur, servira de baromètre au pouvoir de nuisance des Indignados.

© 2012 Le Temps SA

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